Par Jean-Pierre Mbelu
Au fur et à mesure que l’histoire de notre pays avance, il y a une petite tendance qui se dessine dans le chef de certains de nos compatriotes : pactiser avec l’amnésie au point d’oublier « le nerf de la guerre » qui a commencé chez nous en 1996 et la détermination de ses auteurs (majeurs) à pouvoir atteindre, à long terme, leur objectif.
Il appartient aux veilleurs-protecteurs de la mémoire historique de nos populations de jouer leur rôle : rappeler à temps et à contretemps « le moteur de cette guerre » et le rôle assumé par les IFI pour en camoufler la véritable essence et les acteurs majeurs.
Il arrive qu’un certain nombre de compatriotes acquis à la cause du pouvoir politique de Kinshasa estime que certains analystes politico-philosophiques de la situation politique, économique, sociale, spirituelle et culturelle de notre pays tombent facilement dans le pessimisme et n’avancent pas le débat sur notre avenir collectif de ce pays par leurs critiques « négatives ». Ces compatriotes donnant l’impression de ne pas être très bien outillés et bien informés sur la véritable nature de la crise de notre pays fondent la plupart de leurs attaques dirigées contre ces analystes sur de l’émotion et du sentiment. Ils semblent vivre en marge de tout ce qui se vit, s’écrit et se lit sur le Congo. Partisans de la mentalité magique et fétichiste, ils croient facilement que les promesses farfelues des hommes et femmes politiques à Kinshasa finiront pas se transformer en réalisation concrètes sans que le système capitaliste (prédateur) qui en constitue le soubassement soit nommé. Les faits crevant les yeux ne leur empêchent pas d’opter pour la politique de l’autruche. Tant pis !
Toujours est-il que les questions que nous nous posons sur l’avenir de notre pays ne nous confinent pas à choisir nécessairement entre l’optimisme et le pessimisme. Elles nous somment de relever le défi épistémologique de la crise du penser collectivement notre bonheur, de combattre l’amnésie en procédant par des analyses fouillées des faits pouvant orienter les actions à mener pour défataliser notre marche commune.
I. Rafraîchir la mémoire
Pour ceux et celle d’entre nous qui en ont mare de lire les remises en question du pouvoir de Kinshasa telles qu’elles sont faites par leurs compatriotes, une relecture de certaines pages de Colette Braeckman peut être recommandée. Dans son livre intitulé Les nouveaux prédateurs. Politiques des puissances en Afrique centrale (Paris, Fayard, 2003) à la page 187, elle écrit ce qui suit : « L’appétit pour les richesses du pays, le désir d’y accéder à bas prix fut-il la principale motivation de le deuxième guerre ? Les Congolais n’ont aucun doute à ce sujet, et les trois rapports publiés par les Nations unies, consacrés au pillage des ressources naturelles, les ont confortés dans cette idée. » (Nous soulignons) Mais pour elle, « la disgrâce de Kabila (Laurent-Désiré) repose sur une raison plus profonde, qui explique pourquoi, au-delà du souci de leur sécurité et du goût de lucre, les pays de la région ont exigé un droit de regard sur le régime à mettre en place à Kinshasa. S’il était à ce point urgent de détrôner Kabila, dictateur certes, mais guère plus que d’autres, n’est-ce pas aussi parce qu’il avait eu l’audace de prétendre déconnecter le Congo des circuits dominants qui mènent du Sud vers le Nord ? Parce qu’il avait tenté d’aller à contre-courant ? Ne serait-ce pas parce que d’autres pays d’Afrique, suivant l’exemple du Congo, auraient pu être tentés de réduire leur dépendance par rapport au reste du monde ? (…) Dans cette perspective, il apparaît que l’objectif à long terme de la guerre menée au Congo fut (…) de mieux intégrer le pays à l’économie mondialisée. » (Ibidem) Les troupes militaires africaines ont été mises dans le coup pour donner à cette entreprise une coloration africaine. (Les dernières rencontres entre les responsables militaires du Congo, du Rwanda, du Burundi et l’Ouganda essaient d’en donner une coloration des pays des Grands Lacs)
Mais les acteurs majeurs de cette guerre de prédation sont citées par Colette Braeckman : ce sont « les grandes puissances et les sociétés minières ». Ils ont créé des réseaux intégrant des acteurs politiques congolais (et étrangers) « sensibles aux arguments des Occidentaux ».
Ils ont conseillé à ces derniers de faire entrer le Congo dans la catégorie des pays pauvres très endettés afin qu’il « puisse bénéficier à ce titre de nouveaux prêts, à un intérêt –qualifié de « concessionnel » - 0,5 %, un habile montage a été mis au point. Sur un modèle simple : permettre au pays de reprendre ses paiements en contractant de nouveaux emprunts pour rembourser les anciens. Des « pays amis » (la Belgique, la France, la Suède, l’Afrique du Sud), se sont ainsi engagés à avancer des crédits-relais c’est-à-dire les sommes permettant de régler les arriérés dus au FMI et à la Banque mondiale. Le tour de passe-passe est habile : les pays avancent 500 millions de dollars au Congo, ce qui lui permet de régler ses arriérés auprès du FMI, qui aussitôt débloque 750 millions de dollars. De cette somme est immédiatement déduit le remboursement du crédit-relais. Une même opération devait avoir lieu pour les arriérés dus à la Banque mondiale. » (Ibidem, p.210)
Que vise ce tour de passe-passe accepté par le gouvernement Gizenga ? Endetter le Congo jusqu’au coup. Pourquoi ? « La dette, c’est l’épée de Damoclès que l’Occident entend garder suspendue au-dessus des Etats africains, pour qu’ils ne s’avisent pas de bousculer l’ordre du monde et celui de la répartition internationale du travail… » (p.210)
Intégrer le Congo dans l’économie mondialisée et l’empêcher de bousculer « le nouveau désordre mondial », par un usage rationnel et raisonnable de ses richesses humaines et naturelles, telle est « le nerf de la guerre » entretenue dans notre pays jusqu’à ce jour. En dépit du temps passé, ces données fondamentales n’ont pas changé. Les acteurs majeurs de la guerre de prédation non plus. Ces derniers ont fait des politiciens congolais (et étrangers) leurs relais et « leurs collabos ». « La politique du faire croire » (en la continuité des tentatives de la politique menée par Laurent-Désiré de naviguer à contre-courant du « nouveau désordre mondial ») pratiquée par Joseph Kabila n’est que de la poudre jetée aux yeux des plus naïfs d’entre nous. Il a avalisé un programme de gouvernement faisant du grand endettement « une vertu » politico-économique, condamnant ainsi les générations présentes et futures à vivre sous une constante domination des riches du Nord. Telles sont les données fondamentales sur lesquelles la troisième République est en train d’être bâtie.
Certes, il peut y avoir par-ci par-là des actions d’éclat : réparation des routes, distribution gratuite des cahiers et autres fournitures scolaires, construction d’un hôpital par Mutombo Dikembe, création d’une ferme de référence à Kananga, octroi d’une bourse d’étude de 30 dollars aux étudiants finalistes de nos universités, etc. Mais cela ne change rien à l’orientation fondamentale de la politique de notre pays : elle est extravertie et esclavagiste.
Ceci est-il facile à comprendre par le citoyen Congolais lambda ? Non. N’y parviennent que ceux et celles qui ont fait de l’amour des choses de l’esprit leur obsession. A ceux-ci, une mission est confiée par la mère-Congo : partager, petitement et sur le long terme, les fruits de leurs investigations avec leurs compatriotes. Contre vents et marées !
Il est un fait que le jour où les Congolais moyens, dans leur immense majorité, commenceront à comprendre qu’un Congo intégré à l’économie mondialisée et enfoncée jusqu’au coup dans une dette odieuse ne peut pas être promoteur d’un bonheur collectif partagé, ils ne feront rien d’autre que se mettre debout pour chasser de la gestion de la chose commune les hommes et femmes liges de ce système odieux. Hélas ! Le chemin semble encore assez long et périlleux !
II. La revisitation des contrats léonins, un leurre ? Le cas de la Gécamines
Le cas de la Gécamines est très illustratif de « la politique du faire croire » pratiquée actuellement dans notre pays. Depuis quelques jours, un document « confidentiel » circule sur Internet. « D’emblée les auteurs du présent rapport insistent sur le fait qu’il a été élaboré pour le seul client, COPIREP (…) ». Ce rapport indique qu’« que la Gécamines a aliéné la plupart de ses droits miniers sans s’assurer d’une juste compensation en retour. Il n’ y a pas eu d’évaluation objective (ni par un expert indépendant ni par la GCM (Gécaminnes)) des apports de la GCM aux partenariats. Par conséquent, on ignore la juste valeur de ces apports. Dans tous les partenariats, la GCM est actionnaire minoritaire et n’exerce pas le contrôle sur les décisions de la société commune. Dans presque tous les partenariats, la GCM n’a pas de rôle important dans l’organe de gestion et dans le contrôle technique et, donc, elle ne peut pas influencer la gestion des partenariats ou exercer les pressions nécessaires pour que ses partenaires réalisent leurs obligations contractuelles. » Selon cette étude, « la GCM n’est pas libre de renégocier les accords de partenariats qui sont dûment autorisés et signés, même s’il y a des clauses défavorables à l’entreprise publique ou à la RDC là-dedans, à moins qu’il y ait une justification juridique car les partenaires qui ont signé des accords dûment approuvés et conformes à la loi ont des droits acquis qui sont opposables à la GCM et à l’Etat. D’ailleurs, la capacité de la GCM de se défendre dans des procès juridiques ou arbitraux susceptibles de rééquilibrer les clauses contractuelles est faible. » Ce rapport soutient que « la quasi-totalité des accords de partenariat de la GCM ont été conclus de gré à gré et le plus souvent sur recommandation des autorités politico-administratives (la Présidence de la République et le Ministère des Mines). Le recours à l’appel d’offre nationale et internationale faisant défaut. Cela a eu pour conséquence que la GCM a conclu avec des partenaires n’ayant pas des capacités financières et techniques pouvant réaliser le démarrage du projet. Dans cette catégorie, à l’exception des projets STL (Société de Traitement de Terril de Lubumbashi)/GTL (Groupement de Terril de Lubumbashi) et CMSK (Compagnie Minière du Sud Katanga), la plupart des projets issus de ces accords de gré à gré n’ont jamais démarré et d’autres se sont transformés en exploitation artisanale. »
Ce rapport (datant du 6 avril 2006) abondamment documenté (et mis à la disposition des lecteurs par Congoone et Demainlekasai) prouve à suffisance que nos hommes et femmes politiques liges font partie des réseaux d’élite prédateurs. Dans ce contexte, la revisitation des contrats léonins se révèle être un leurre. Les petites œuvres d’éclat de ces réseaux d’élite, initiées pour endormir nos populations, cachent souvent, mal, leur participation à l’intégration du Congo à l’économie mondialisée de la prédation.
Néanmoins, comme il fallait s’y attendre, ce rapport élabore un Cahier des Charges recommandant la transformation des Entreprises Publiques du Congo (en Entreprises Privées) sous l’œil vigilant de la Banque Mondiale. Il livre le Congo, pieds et poings liés entre les mains des IFI, « petites mains » du « turbo-capitalisme ». Et la boucle est bouclée. C’est-à-dire que l’expertise sollicitée par COPIREP sert les mêmes intérêts que les partenaires de la Gécamines qu’elle critique.
Pourquoi le Congo ne s’est-il pas inspiré du modèle du Brésil ou de l’Equateur ? De la Bolivie ou du Venezuela ? Pour la simple raison que ces modèles ne rentrent pas dans les schèmes mentaux des réseaux d’élite prédateurs au pouvoir à Kinshasa et dans ceux de la plupart de nos compatriotes. Mudimbe n’avait-il pas raison de nous inviter à nous poser la question de savoir jusqu’où l’Odeur du père (occidental) nous avait pénétrée ? Au jour d’aujourd’hui, nous en émanciper devient une urgence exigeant des ruptures importantes et un renouveau certain. Dans tous les domaines de la vie nationale. Un petit remaniement d’une équipe gouvernementale n’y peut absolument rien…